Le Frère Jean-François de Louvencourt, moine trappiste de l'abbaye de Rochefort, en Belgique, a écrit un livre sur Anne-Gabrielle : Celle qui rayonnait Dieu, aux éditions Téqui.

Il a aussi écrit sur François et Jacinthe de Fatima et a confié que ses trois saints préférés sont François, Jacinthe et Anne-Gabrielle.

Il était donc logique qu'il présente lui-même l'itinéraire de sainteté d'Anne-Gabrielle. Qu'il soit vivement remercié pour ses lignes concises et si vraies.

Pascal Barthélemy, postulateur.

20 mai 2022

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La marque de sa sainteté : son sourire

Chaque serviteur et servante de Dieu, chaque bienheureux et chaque saint a sa marque distinctive. Pour Anne-Gabrielle, c’est l’unanimité : sa marque propre est son sourire. Elle-même disait : « Souvent je ne sais pas quoi dire, alors je souris. » Pas seulement quand tout allait bien pour elle, mais même au milieu des contrariétés et des souffrances qu’elle a connues. Une infirmière n’a pas hésité à déclarer : « Je n’ai jamais vu quelqu’un avoir un tel sourire et sourire autant, surtout ici à l’hôpital. »

Peu après sa mort, une personne a laissé ce témoignage qui en dit long : « Si je dois garder une image d’Anne-Gabrielle, c’est son sourire qui revient toujours. » De fait, elle souriait toujours, d’un sourire lumineux et communicatif, d’un sourire confiant et transparent, qui reflétait le plus profond de son cœur. Et le plus profond de son cœur, c’était la joie qui l’habitait en permanence. Une joie débordante, comme en ce jour où elle s’est exclamée : « Que je suis heureuse ! Que je suis heureuse ! Je ne savais pas que l’on pouvait être si heureux ! » Un sourire qui reflétait aussi, il faut oser le dire, le sourire de Dieu.

Accepter et offrir

 

Face aux multiples épreuves et tourments qui ne cessent de l’assaillir au long de sa maladie, Anne-Gabrielle aurait les meilleures raisons de se rebiffer, de se cabrer ou bien de devenir morose et taciturne. Mais non, elle choisit une autre voie qui comporte un premier aspect : « Je me dis parfois que le Bon Dieu m’en donne beaucoup : le mal au cœur, la chimio, les goûts, quand j’ai mal. J’aimerais bien savoir pourquoi il m’a choisie moi et pas quelqu’un d’autre. C’est quand même beaucoup. Mais je veux bien l’accepter. » Une acceptation nullement résignée ou faite à contrecœur, mais libre et entière. Même les fois où cela lui coûte énormément, elle dit toujours oui.

Il y a un autre aspect, peut-être plus important, car il donne sens à son acceptation : c’est l’offrande. Car si elle accepte tout, y compris les épreuves les plus lourdes, ce n’est pas par bravoure ou pour relever un défi, mais en vue des autres. Cette offrande de tout elle-même a atteint son point culminant le jour où elle a fait cette confidence : « Maman, vous allez me trouver très étourdie… » Et elle continue par cette parole inattendue et extraordinaire :
« J’ai demandé au Bon Dieu de me donner toutes les souffrances des enfants de l’hôpital… – Mais ne penses-tu pas que tu souffres déjà assez ? – Oh si, maman, mais je souffre tellement que si eux pouvaient ne pas souffrir… » Et elle insiste sur le mot eux.

Un tel acte d’offrande de sa vie en faveur des autres, pour être compris dans toute sa dimension spirituelle et christologique, demande à être explicité :
« Alors qu’elle-même est percluse de maux, elle tente encore d’apaiser la souffrance des autres. Et le chemin qu’elle choisit pour cela est radical,
sublime : c’est celui-là même du Christ. Elle s’offre en victime pour les petits malades, de la même manière que le Christ s’est offert en holocauste pour les hommes. Elle veut prendre sur elle leur souffrance pour les apaiser, comme il a voulu prendre sur lui nos péchés pour nous sauver. Et elle a tout juste huit
ans ! » Jésus et Anne-Gabrielle : tous deux unis à jamais par une libre acceptation et une totale offrande dans un don sans limites d’eux-mêmes aux autres.

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Un rude combat spirituel

En se donnant aux autres, Anne-Gabrielle trouve un sens à sa maladie. Mais ce n’est pas sans un rude combat intérieur. Même sa prière en est perturbée : « Je suis triste. Je me demande pourquoi, mais je ne trouve aucune réponse. J’ai du mal à prier. Je ne sens pas la présence de Jésus. »

Ce n’est pas tout. Une véritable nuit spirituelle s’abat sur elle. À l’hôpital, elle rencontre toutes sortes de personnes, y compris des enfants de son âge lors d’un séjour à la neige organisé par l’hôpital, qui s’opposent ouvertement à Dieu. Leurs objections finissent par l’ébranler : « Quand je vois que si peu de personnes croient en Dieu, je me demande s’il existe vraiment. » Son désarroi est si grand, si tenace, qu’un jour elle soupire, en pensant à la miséricorde de Dieu et à la vie éternelle : « J’espère que tout cela, c’est bien vrai. » Comme il lui faut courage et persévérance pour tenir bon à travers ces tempêtes intérieures !

Comme si ses multiples souffrances ne lui suffisaient pas, elle en vient à se poser la question de la mort. Elle qui est si jeune, c’est déjà la peur de mourir qui l’envahit. Une peur dont elle n’arrivera pas à se défaire, malgré tous ses efforts pour s’en libérer. Un jour, sa maman lui annonce qu’elle va probablement mourir. C’est aussitôt un refus catégorique : « Non, non, je ne veux pas mourir, dit-elle en criant, ce n’est pas possible ! » Elle est terrifiée rien qu’à l’idée de pouvoir mourir bientôt.

Un autre jour, sa maman, qui la trouve en larmes, lui demande pourquoi elle pleure : « C’est que je me dis que si je meurs, je ne suis pas prête : je fais tellement de péchés. » Elle avoue alors ne pas arriver à être moins impatiente ni à pardonner à l’une de ses amies avec qui elle a eu un différend.

Si Anne-Gabrielle est allée aussi loin sur le chemin de la sainteté, c’est parce qu’elle y a mis le prix, parce qu’elle a vaillamment combattu jusqu’au bout.

Son amour pour la Vierge Marie

Le prénom Anne-Gabrielle est en quelque sorte doublement marial : Anne est la mère de la Vierge Marie, tandis que Gabriel est l’ange qui a annoncé à Marie qu’elle serait la Mère du Seigneur. La petite fille qui naît le 29 janvier 2002 est ainsi placée dès le début de sa vie sous la protection de Notre Dame. Elle le restera jusqu’à sa mort, puisqu’elle mourra avec son chapelet entouré autour de son poignet.

Sa confiance en Marie est émouvante. Un soir, avant de s’endormir, elle est prise d’une forte angoisse, la peur de mourir. Sa maman lui propose de recourir à la Vierge Marie : « Si tu dis à la Sainte Vierge de s’en occuper, ce sera forcément bien fait. ». À la seule pensée de s’en remettre à Marie, Anne-Gabrielle reprend confiance et s’apaise : elle sourit et s’endort rapidement.

Prier Marie est l’une de ses grandes joies. Souvent, dans la journée, elle récite un Je vous salue Marie que ce soit pour la louer, la remercier ou lui dire son amour. Un soir, elle récite très lentement un Je vous salue Marie avec ses parents qui avoueront ensuite avoir eu l’impression d’assister à un cœur à cœur avec la Sainte Vierge qu’elle aime tant.

Anne-Gabrielle se plaît à dessiner, par exemple une dame en bleu – la Vierge Marie –, tout en écrivant dessous le mot : Maman. Mais pourquoi avoir écrit ce mot ? Tout en rougissant fortement, car elle vient de se trahir à son insu, elle répond doucement : « Mais c’est parce que je l’appelle Maman. » Comme ce mot Maman dévoile la relation intime qu’elle entretient avec la Sainte Vierge dans sa vie et sa prière !

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En mars 2009, Anne-Gabrielle a découpé une grande croix. En haut, il y a le Bon Dieu, au-dessus duquel elle a écrit « le Bon Dieu ». Au milieu de la croix, il y a la Sainte Vierge, habillée en bleu. Elle a noté dessous :
« Maman ». En bas de la croix, il y a une multitude des petits personnages sur de l’herbe. D’eux partent des rayons rouges. Ils atteignent d’autres personnages, placés cette fois au-dessus. Ces personnages jettent eux-mêmes des rayons jaunes vers ceux du bas. Elle explique ainsi son dessin : « En bas, ce sont les hommes. Par leurs prières et leurs sacrifices, ils peuvent libérer les âmes du Purgatoire, qui sont là (et elle montre le groupe au-dessus) et en échange, les âmes les protègent. C’est ce que représentent les rayons qui montent et qui descendent ». Et quand sa mère lui demande pourquoi elle a écrit « Maman » sous la Sainte Vierge, elle dit :
« Mais c’est parce que je l’appelle Maman. »

Une âme profondément eucharistique

Anne-Gabrielle a sept ans et quelques mois lorsqu’elle se prépare avec le plus grand soin à sa première communion. Elle sait ce qu’elle veut et devient même pressée de voir arriver ce grand jour. Mais pour quelle raison ? à cause des cadeaux qu’elle recevra ? Ou de la belle robe blanche qu’elle revêtira ? En fait, explique-t-elle, c’est « parce que je veux recevoir Jésus. Vous vous rendez compte qu’il va venir dans mon cœur, vraiment présent, lui tout entier. J’ai tellement hâte ».

Hélas, le matin même de sa première communion, elle est à l’hôpital et ne peut le quitter qu’au moment où la messe commence. Le temps de faire la route entre Marseille et Toulon, et voilà que se forme déjà la procession de sortie lorsqu’elle franchit le seuil de l’église. Compréhensif, le célébrant accepte de rouvrir le tabernacle pour elle. Tous les regards sont tournés vers Anne-Gabrielle : quand elle reçoit Jésus, tout le monde est fasciné par son recueillement.

Dans l’après-midi, elle est heureuse, tellement heureuse, tout en restant très pensive, marquée à jamais par sa première rencontre avec Jésus : « J’ai reçu un grand choc intérieur en communiant. » Dès lors, elle voudra communier souvent. Mais il y a l’école, et aussi l’hôpital. Pour communier, il lui reste le dimanche, en sorte que pour elle « chaque dimanche est une fête ».

Parce qu’à la fin de sa vie elle ne peut plus quitter sa chambre de malade, un prêtre vient chaque jour lui porter la communion : au moment où il s’approche, elle lève la tête vers son Dieu avec un rayonnement extraordinaire puis, ayant reçu l’hostie, elle joint les mains et se recueille : elle porte Dieu en elle. En ces instants privilégiés, plus rien n’existait pour elle que sa contemplation de Dieu seul.

Un témoin dira par la suite, lorsqu’elle s’est avancée vers l’autel le jour de sa première communion : « On avait l’impression qu’elle marchait vers le ciel. » C’était vrai ce jour-là, c’était tout aussi vrai chaque fois qu’elle communiait.

La première communion d'Anne-Gabrielle

Saint-François de Paule, à Toulon - 20 mai 2009

Homélie de l'abbé Hugues de Franclieu

sur la première communion d'Anne-Gabrielle

La sainteté est rayonnante

Anne-Gabrielle est-elle sainte ? Seule l’Église, au terme d’une rigoureuse enquête, pourra le dire. Mais un certain nombre d’indices sont déjà là, qui vont tous dans le même sens. Car Anne-Gabrielle ne laisse personne indifférent. Son exemple est contagieux. Même les prêtres se sentent interpeller.

Tel celui qui l’a bien connue et avouera humblement : « Dans mon ministère, dans ma vie de prêtre, je manquais d’intériorité. J’étais pris par le paraître, l’apparence. Je portais en moi la souffrance d’un cœur fermé, la souffrance d’un cœur qui n’était pas brûlant d’amour pour Jésus. Mais lorsque je visitais Anne-Gabrielle, elle me révélait qui j’étais. En sa présence je devenais celui que j’étais. Avec Anne-Gabrielle, je ne faisais pas le prêtre mais j’étais prêtre. Rencontrer Anne-Gabrielle était pour moi une libération, une guérison, une conversion. »

Après ce premier témoignage, en voici un deuxième, bref mais tellement significatif : « Quand on est à côté d’Anne-Gabrielle, on a envie d’aimer Jésus. » Et un troisième, tout aussi expressif : « En voyant Anne-Gabrielle, on est pris d’une irrépressible envie d’être saint. »

On ne saurait mieux dire combien la sainteté d’Anne-Gabrielle est contagieuse, combien elle est rayonnante. Un rayonnement qu’elle n’a jamais cherché. Il lui suffisait d’être elle-même, d’être toute transparente, de laisser Dieu agir dans sa vie, pour qu’elle attire non seulement les prêtres et les adultes, mais surtout les enfants, eux qu’elle aimait tant. L’exemple d’Anne-Gabrielle est devenu encore plus lumineux et contagieux depuis qu’elle est au ciel et veille amoureusement sur chacun d’entre nous.